Chapitre 26 ▲ Partie 1 – Liia

Si au début je suis raide à cause de ce contact rapproché je finis par me pelotonner contre le large dos du chef qui me protège du vent glacial qui cingle l’horizon. Le revêtement neigeux offre au blizzard la texture vaporeuse d’une faible pellicule blanchâtre qui surfe le sol. Les conditions déjà rigoureuses ont dû s’aggraver, congelant mes mains, mon nez et mes sourcils, m’obligeant à fermer les yeux. Les flocons qui s’écrasent sur mon visage avant de fondre sont si nombreux que j’ai la peau mouillée. Je plaque mon visage contre le manteau de Simen et suis heureuse de sentir mon expiration tiède revenir contre moi. De la glace se fige sur mes cils.

« Il fait si froid, un froid qui fait mal. »

Je n’arrive pas à articuler tellement je claque des dents. Avec des gestes précautionneux, Simen me pose à terre avant d’ôter son vêtement et de me draper les épaules avec. Devant moi, son visage lisse abrite des yeux rendus beaux car pleins d’attentions. Je ne peux pas le certifier mais je devine que Yulian et Vili échangent des messes basses.

« Que fais-tu ? Tu dois le garder, tu vas finir congelé.

-Je suis bien plus résistant que toi. On est bientôt arrivés. Tu penses tenir ?

-Ai-je le choix ?

-Malheureusement, non. La glace te fait un drôle de maquillage, s’amuse Simen en tirant doucement sur mes cils pour les libérer de leur prison gelée. Ça te va bien, ça fait ressortir le bleu de tes yeux. »

C’est sûr qu’avec mon nez qui coule je dois être belle.

« Comment va Vili ?

-Zoran lui a passé son manteau. Il avait sans doute peur que Yulian termine nu à force de filer ses vêtements à sa femme. Et crois-moi sur parole, personne ne souhaite assister à ce spectacle.

-Je veux bien te croire, souris-je.

-On repart ? »

Il faut connaître l’exact emplacement du refuge pour le trouver, sa porte étant obturée par une conséquente épaisseur de neige. L’abri est une pièce exigüe sans fenêtre ni chauffage mais son isolation naturelle permet de garder les températures aux alentours de zéro, ce qui constitue déjà une nette amélioration. Nous nous asseyons, collées l’une contre l’autre avec Vili dans le fond de cette tanière. Zoran sort d’une malle, l’unique meuble de la pièce, de curieuses couvertures aux reflets chatoyants, recouvre nos jambes avec et nous offre de la viande séchée mais j’ai la gorge trop nouée pour avaler quoi que ce soit.

« Il commençait à faire froid les filles, plaisante Yulian en prenant les mains de sa compagne en coupe pour souffler dessus.

-Si peu, répond-t-elle.

-La tempête de neige va jouer en notre faveur, déclare Zoran pragmatique. Les Dos Rouge auront bien du mal à voir à plus d’un mètre devant eux. Ils ne vont pas arriver tout de suite jusqu’ici et avec un peu de chance certains auront péri pendant l’ascension.

-Nous sommes quatre, ce qui va nous permettre de surveiller toutes les directions qu’ils pourraient emprunter, intervient Simen, sa concentration déjà tournée vers les hostilités qui se préparent. Nous devrions sortir et étudier le terrain afin de connaître le meilleur emplacement pour chacun d’entre nous.

-Je reviens, gage Yulian avant d’embrasser mon amie.

-Sois prudent.

-Toujours. Reste au chaud et surtout ne te fais pas de mouron. Je vais très vite te ramener à Irvar.

-Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète.

-Je sais me défendre.

-Je ne t’avais pas menti quand j’avais dit qu’Eldir était une planète glacée, me lance Vili une fois que nous sommes seules.

-C’est rien de le dire. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie. Heureusement que Simen m’a passé son manteau et que j’étais contre lui sinon je ferais maintenant partie de ce paysage figé. Il ne l’a d’ailleurs pas récupéré, dis-je quand je m’aperçois que son vêtement est encore sur mes épaules, Il va mourir de froid.

-Tu parles ! Place ces Eldiriens dans la glace et ils seront les plus heureux des hommes. Simen ne craint rien.

-Jusqu’à ce que les Creux pointent le bout de leur nez.

-Yulian est fort, extrêmement fort même.

-Je veux bien te croire, m’étonné-je de sa remarque.

-Il peut facilement tenir la dragée haute à quatre hommes en même temps mais malgré cela il n’a jamais battu Simen. Son petit frère a toujours le dessus et crois-moi Yulian me renierait s’il savait que je t’ai dit ça mais Simen a des dispositions inégalées pour le combat ».

Et peut-être parce que mon amie a relevé que tout à l’heure mon regard a suivi le Varhé jusqu’à ce qu’il soit sorti de la pièce elle insiste :

« Tu n’as pas à te faire du souci pour lui ».

Mais si Vili croit savoir de quoi sont capables les Creux, elle ne les a jamais vus faire. Elle n’a jamais eu à expérimenter dans sa chair la portée de leur cruauté. Je ne doute pas que Simen soit adroit dans le maniement des armes et doué pour le corps à corps mais il n’en est pas pour autant indestructible. Personne ne l’est. Et j’ai vu dans les yeux cerclés de rouge de celui qui m’a marquée de son collier qu’il n’est qu’un monstre assoiffé de sang, avide de pouvoir et que pour lui tous les moyens seront bons pour étancher sa soif. Peu importe combien les Eldiriens sont courageux et habiles, le mari de Vili, Simen et les deux autres hommes qui sont partis dehors sont en danger. Nous restons silencieuses avec Vili, focalisées sur les sons qui pourraient nous parvenir de l’extérieur mais le vent hurlant mis à part, je n’entends rien. L’attente avant une bataille est une épreuve que les guerriers de ma tribu affrontent avec nos rituels de préparation comprenant des chants et l’élaboration des peintures de guerre sur le visage. Je n’ai que la main de mon amie dans la mienne pour m’aider à combler le temps.  Nous sursautons toutes les deux quand la porte s’ouvre. À être en retrait comme ça, à ne pas pouvoir voir ce qui se passe, on a plus l’impression d’être acculé qu’en sécurité. Heureusement, ce n’est que Yulian totalement ignorant de sa chevelure cuivrée couverte de flocons blancs et de sa barbe verglacée.

« Ils ont passé les falaises, ils ne vont plus tarder.

-Tu sais combien ils sont ?

-Non pas exactement mais ça va aller. Le temps et les lieux  jouent en notre faveur. Les autres sont en place, je suis juste venu vous dire de ne pas sortir avant que l’un d’entre nous revienne ici ».

Yulian tire un poignard de sa ceinture pour me le tendre.

« Si quelqu’un d’autre que nous passe cette porte, tu lui plantes ce couteau dans la gorge et tu ne t’arrêtes pas à un seul coup. Tu en portes plusieurs.

-D’accord.

-Ce n’est qu’une mesure de précaution, j’aurais l’esprit trop préoccupé si je vous laissais sans moyen de défense.

-Ça tombe bien, je préfère autant avoir une arme moi aussi.

-Tu n’auras pas le plaisir de t’en servir Neyri, j’éviscèrerai chacun des rats qui voudra approcher ma femme, menace Yulian en posant sa main sur l’abdomen de Vili. Moi je prends soin de toi et toi tu prends soin de notre bébé, d’accord ?

-Oui, chevrote-t-elle.

-Je règle ça vite et je suis de retour avant que tu aies le temps de dire ouf. Neyri, assure-toi que ce ne soit pas l’un d’entre nous qui entre avant de lancer ta lame. Je n’ai pas envie d’être défiguré. Bon nombres de femmes ne s’en remettraient pas.

-Je ne te garantis rien. »

Puis Yulian repart. Si elle ne manquait pas d’assurance il y a un instant, voir son mari aller aux devants d’ennuis certains fronce les certitudes de Vili. Au départ le vent ne transporte que quelques rares murmures étouffés mais rapidement les détonations d’un combat franc portent jusqu’à notre abri. La tension palpable dans notre pièce augmente à mesure que le tapage extérieur se fait de plus en plus présent. Des hommes crient et j’ai beau me concentrer je ne distingue pas s’il s’agit d’un des nôtres ou pas. Notre porte s’ouvre brutalement, laissant un vent polaire s’engouffrer et découvrant les jambes d’un inconnu mais le battant se referme aussi vite entraîné par quelqu’un de l’extérieur. Le vacarme indique qu’on en découd juste devant le refuge. Un objet lourd vient se fracasser contre nos murs, les faisant trembler et on discerne le bruit d’une lourde masse de neige tomber au sol. Ainsi assise au fond de la pièce, je n’arriverai jamais à nous défendre si un de nos assaillants arrivait à entrer. Il aurait tôt fait de nous surpasser.

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