Chapitre 25 ▲ Partie 2 – Liia

Simen, Zoran et un soldat que je ne connais pas émergent au loin. Ils courent sur la glace aussi facilement que je le ferai dans ma forêt. Les trois Eldiriens sont tous vêtus de blanc. De fait seuls les cheveux châtains ainsi que les lèvres roses de Simen se détachent du décor immaculé. Même si je suis soulagée par leur apparition, je n’en oublie pas pour autant que des Creux sont à nos trousses et que nous ne savons toujours pas combien ils sont. Quand nos sauveurs arrivent à notre hauteur, Yulian salue son frère avec une accolade virile qui m’aurait laissé quelques bleus si j’avais été à la place du Varhé. Zoran et le deuxième homme nous dépassent sans ralentir et continuent d’avancer vers les Creux. Du dos de Simen dépassent deux épaisses épées aux lames courbées. Vili, visiblement apaisée elle aussi, s’empare de ma main.

« Tu n’as pas ton pareil pour être toujours à côté de la plaque quand il s’agit de choisir ton moment,  sourit Simen à son ainé.

-Que veux-tu ? C’est un don, plaisante Yulian mais très vite il demande : sais-tu combien ils sont ?

-Pas avec certitude mais je dirais au moins une douzaine considérant les empreintes qu’ils ont laissées. Je t’expliquerai mieux plus tard mais il semblerait que Pran se soit allié avec Rog. Dès que j’ai appris que tu étais sorti, je suis venu te chercher et nous sommes tombés sur des traces différentes des vôtres. On a décidé d’emprunter un chemin secondaire afin de vous rejoindre. On n’était pas certain d’arriver à vous rattraper avant les Dos Rouge.

-J’ai porté Vili et – il me désigne du menton – elle a marché mais elle a été rapide. Je ne l’ai pas ménagée.

-Je vois ça, elle a l’air crevé, répond Simen sur un ton de remontrance tout en m’examinant.

-Méfie-toi, dorénavant elle comprend tout ce que tu dis. »

Pour toute réponse Simen émet un Oh sourd et nerveux avant de détourner le regard et de garder la bouche fermée. Mon implant de traduction l’a-t-il rendu muet ?

« Oh non, je n’aurais pas dû te le dire, pleurniche Yulian. Je suis sûr que ça aurait été plus marrant que tu l’apprennes plus tard tout seul.

-Plus marrant pour qui ? Bougonne son frère.

-Sûrement pas pour toi. »

Simen bredouille une réponse que je ne comprends pas. Sans que je n’entende aucun bruit de pas, mais c’est probablement à cause du son que font mes dents en s’entrechoquant, Zoran revient vers nous avec son acolyte.

« Ils ne sont pas loin Varhé. On a pu en décompter onze mais je ne garantis pas qu’ils étaient tous là. Nous n’arriverons pas à être suffisamment libres de nos mouvements ici. Je suggère de grimper encore un peu. D’une part passer les crevasses les freineront, ce qui ne sera pas notre cas », assure-t-il.

Je me demande s’il n’a pas oublié que nous sommes là avec Vili et que contrairement à eux nous n’avons pas de sang de chamois dans les veines.

« Ensuite nous pourrons les diriger vers un terrain plus à notre avantage, finit-il.

-Tu as entendu ça Vili ? On va grimper, s’amuse Yulian.

-Génial.

-Fais-moi un câlin Zoran », dit-il en enlaçant le garde pour lui dérober une arme dans son dos.

L’expression dégoutée de Zoran est à mourir de rire.

« Il suffisait de la demander, je te l’aurais passée.

-Et louper une occasion de te peloter ? Sûrement pas !

-Le Varhé devrait t’imposer un quota d’attouchements. Un maximum de dix dans la journée, au-delà tu aurais une pénalité.

-Simen, ce sera à mettre à l’ordre du jour de notre prochaine réunion.

-Méfie-toi que je ne te prenne pas aux mots, j’ai déjà eu des doléances à ce sujet.

-Krikan ne compte pas, il aime bien que je le tripote.

-Il doit bien être le seul. Allez, ne perdons pas plus de temps, je réfléchirai à ce problème de mains baladeuses et aux éventuelles mesures de coercition plus tard. »

Avant toute autre chose, Yulian retire son manteau et fait tendrement passer les bras de sa compagne dans les manches de son vêtement. Avec un soin jaloux, il s’assure que Vili soit bien à l’abri du froid, remonte la fermeture éclair jusqu’à son menton et la fait à nouveau passer sur son dos. Zoran ouvre la marche, Yulian suit, je viens après flanquée de Simen, l’inconnu s’est posté en dernier. Si j’avais imaginé notre chemin abrupt jusque là, je m’étais manifestement trompée. La pente enneigée déjà raide se mue en une paroi quasiment à pic qu’il me faut escalader tant bien que mal malgré les prises glissantes sous mes doigts. Alors qu’il est clair que je ralentis notre cortège personne ne me fait de reproche. La respiration régulière de Simen en arrière me fait comprendre qu’à chacun de mes mouvements, il se place de façon à pouvoir parer une éventuelle chute de ma part. Je suis certaine que si je l’y autorisais, il me pousserait aux fesses. Plutôt glisser.

« Ne regarde pas en bas », me conseille-t-il.

C’est bien évidemment ce qu’il ne fallait pas dire. Au-delà de la dernière tête de notre petit groupe se dresse un vide abyssal. Le blanc qui recouvre toutes les surfaces du paysage rend difficile tout tentative d’estimation de notre altitude. Mais sur l’Esprit Père, c’est beaucoup trop. Ce n’est pas naturel d’être aussi haut.

« Malheur, déglutis-je.

-Je viens juste de te dire de ne pas regarder, s’écrit-il estomaqué que je n’aie pas tenu compte de son avertissement.

-Il ne fallait rien dire du tout, pesté-je. Dire ne regarde pas à quelqu’un c’est bon pour que la personne regarde. Tout le monde sait ça.

-Une personne censée écouterait, se défend-t-il.

-Disons que je n’en suis pas une alors, m’écrié-je faussement furieuse pour masquer mon angoisse.

-C’est noté, marmonne Simen. Je ne prononcerai plus un seul mot.

-C’est trop tard », m’inquiété-je en fixant les courbes de la falaise.

Et comme pour me narguer une pierre se décroche de la pente pour la dévaler en tournoyant. Je prie leur Alopé pour qu’elle se fracasse sur la tête d’un de nos assaillants.

« Avance, je suis là, tu ne crains rien ».

Simen recommence à marcher et vient pratiquement coller son nez contre mon derrière.

« Tu parles ! Tu sais voler ?

-Non mais je n’en ai pas besoin. Arrête de râler et garde tes forces », ordonne-t-il en me poussant le bas des reins.

Le reste de l’ascension sera ponctuée de soupirs agacés à chaque fois que je lorgnerai le vide, c’est-à-dire aussi souvent que je trébucherai, sans oublier le poids du regard lourd de Simen dans mon dos. Arrivés à mi-parcours pour atteindre le sommet Zoran se dirige vers le bord de la montagne. Un sentier verglacé si étroit qu’il ne permet la progression que d’une seule personne à la fois surplombe le néant. Yulian est obligé de faire descendre mon amie de ses épaules et avance prudemment sans jamais lâcher la main de sa compagne. Nous échangeons un coup d’œil inquiet avec Vili mais le chemin respectant la silhouette de la montagne, mon amie disparaît. Cette fois le Varhé me devance et imite son frère en s’appropriant mon poignet. Il faut qu’il tire à deux reprises sur ma main pour que j’accepte de faire un premier pas sur cette satanée corniche. Simen évolue tranquillement, m’encourageant silencieusement à en faire autant. Des stalactites transparentes pendent de la congère qui culmine, l’obligeant à baisser la tête par endroit. La brise rugit si violemment que j’ai par moment du mal à voir où je pose le pied. Mes cheveux s’animent dans mon champ de vision et j’essaie de les caler derrière mes oreilles sous mon bonnet et ma capuche. Les doigts solides de Simen s’adaptent à mes gestes. S’il sent que j’ai besoin de me stabiliser, il resserre sa poigne. Inversement s’il comprend que j’ai plus d’équilibre, sa main n’est là que pour me rassurer. Si on sollicite mon avis, je vote pour qu’il m’empoigne à me faire mal. Ce coup ci j’écoute son conseil et me concentre uniquement sur les petites mèches légèrement bouclées qui se s’échappent de son chignon joliment tressé à sa base, sur sa mâchoire carrée, sur les armes qui brinquebalent contre son échine et sur les mouvements de son vêtement au niveau de ses épaules. D’épais flocons tourbillonnent dans les airs donnant l’impression que la neige a ici la capacité de tomber à l’horizontale. Après cette épreuve nous débouchons sur un espace dégagé et alors que je nous croyais arrivés Zoran marche vers la droite. Deux formations rocheuses purpurines, paraissant sorties de nulle part, pointent dans le vide qui sépare notre versant de son voisin. A la louche il doit bien y avoir quatre mètres entre chaque promontoire. Ils ne veulent tout de même pas … ? Afin de m’apporter confirmation, le garde Eldirien s’élance pour atterrir avec agilité sur la première protubérance rocailleuse. J’ai encore espoir que lui seul va s’adonner à ces étranges amusements quand j’avise la mine déconfite de Vili. J’ai dû hoqueter car Simen qui me tient toujours la main caresse doucement de son pouce l’intérieur de mon poignet sous mon gant.  Si lui a les doigts nus, sa peau est étrangement chaude contre la mienne. Je jurerai que notre première véritable rencontre se fait en cet instant. Je n’ai jamais vu Simen comme ça, détendu. Ce qui conforte mon idée que ce Varhé est timbré. Il faut attendre que nous soyons talonnés par des ennemis pour le voir décontracté.

« Tu n’as pas à avoir peur.

-Il faudrait être fou pour l’affirmer.

-Disons que je le suis alors, reprend-t-il mes mots.

-Ça ne me rassure absolument pas. Je peux te jurer que je ne suis pas capable de bondir comme ça. »

J‘agite les doigts.

« Ça ne sera pas un problème puisque c’est moi qui vais sauter ».

Vili ne tergiverse pas et s’agrippe déjà au dos de son mari. J’y vois le signe de la plus entière des confiances. Elle mettrait sa vie entre les mains de Yulian sans la moindre hésitation. C’est d’ailleurs précisément ce qu’elle est en train de faire. Mais moi je ne connais pas Simen et il faudrait que j’aie foi en lui ? Au point de lui accorder le contrôle total sur ce qui va arriver ?

« Je t’assure, je ne prendrais pas de risque si je n’étais pas certain de mes capacités. Pas avec toi sur mon dos. Si je te dis que je peux le faire, c’est que je peux le faire ».

Mine de ne pas y toucher il a réussi à me faire avancer vers le précipice. C’est qu’en plus d’être cinglé, Simen est sournois. Il neige plus fort, ce qui n’est pas pour me calmer.

« Regarde ».

Pour appuyer son propos il sautille sans effort sur le promontoire pour revenir aussitôt à moi. Mon estomac se crispe rien qu’à le voir se livrer à cette marelle meurtrière. Une fois le Varhé à mes côtés, Yulian, sans doute lasse d’attendre son tour, passe d’une saillie à une autre en riant, confirmant que les hommes de ce peuple sont fous à lier.

« Tu vois ? demande Simen content. Faut-il que je prenne Zoran sur mon dos pour te prouver ma force ? Je le ferai si ça peux te rassurer. Zoran, crie-t-il.

-Mon Varhé, répond son garde de l’autre côté.

-Je crois que je vais devoir te porter ».

Même de là où je me trouve je peux observer l’expression ahurie de Zoran.

« Pardon ?

-Rien, rien il plaisante, intervins-je. D’accord je vais essayer de sauter. »

Je préfère encore miser sur mes propres jambes.

« Tu veux dire toute seule ? S’étouffe Simen.

-Oui.

-Je pense que c’est moi qui vais avoir une crise cardiaque et je me sens insulté de constater que tu préfères tenter ta chance seule plutôt que de me faire confiance. Allez, m’amadoue-t-il d’un sourire, tu te places dans mon dos, tu fermes les yeux et on est déjà avec eux, promet-il en pointant nos amis.

-Tu jures sur ton honneur de Varhé de ne pas nous tuer? »

Mon raisonnement est complètement enfantin, s’imaginer que parce qu’il me jure qu’il ne va pas nous tuer, ça veut dire qu’il ne va vraiment pas nous tuer. Simen éclate de rire.

« C’est une promesse que je ne peux pas faire souvent sinon elle n’a plus aucune valeur mais oui si tu y tiens je te le jure sur mon honneur de Varhé».

Fermement arrimée à lui après qu’il se soit débarrassé de ses armes, je crochète mes bras autour de son cou et mes jambes autour de sa taille. Il cale énergiquement ses bras sous mes genoux flageolant.

« J’aimerais continuer à respirer si ça ne te dérange pas », chuchote-t-il.

Puis il se met à cabrioler avec légèreté. J’ouvre les yeux ravie d’être toujours en vie quand je l’entends se bidonner et horrifiée, je découvre qu’il recommence son manège en nous ramenant une nouvelle fois à notre point de départ. Il réitère les sauts pour le simple plaisir de me voir trembler d’effroi. Si je n’avais pas tant la trouille de mourir, je lui planterais volontiers un coup de dent bien placé, histoire de lui apprendre à se moquer de moi.

« Arrête ça espèce d’idiot de Sans Nom.

    -D’accord », obéit-il.

Le problème c’est que nous nous trouvons encore sur une pointe rocheuse au beau milieu du vide. L’agacement fait taire ma frayeur.

« Je promets de t’étrangler quand tu te seras décidé à nous ramener sur le bord, je vais peut-être même le faire tout de suite.

-On risquerait de tomber pour le coup », annonce-t-il en jouant calmement au funambule au bord du précipice.

Trop occupé à m’asticoter, il ne regarde même pas où ses pieds s’appuient. Je dresse mentalement la liste de ses défauts. Vili a dit têtu et bordélique, je rajoute idiot, inconscient et sadique.

« Tu seras bien avancé quand je t’aurai vomi dessus.

-Ce serait une première ».

C’est finalement Yulian qui me sauve :

« Quand tu auras fini de t’amuser tu nous le diras gamin. Je te rappelle que les Dos Rouge sont en chemin pour te botter le cul.

-Qu’ils viennent, réplique Simen sans me lâcher.

-Ma femme a froid, et elle aussi, renchérit Yulian en me désignant. Il faut leur trouver un refuge avant qu’elles gèlent, il y a en a un à deux kilomètres et ensuite on doit s’occuper de ces enfoirés ».

Devinant que je souhaite descendre maintenant que je suis en sûreté sur la terre ferme, Simen cintre mes jambes contre son corps et emboîte le pas de son frère.

« Etre portée va permettre à ton corps de consacrer ses calories à garder ta température interne suffisamment haute, de même qu’avoir mon corps contre le tien. »

 

 

 

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