Chapitre 25 ▲ Liia

L’Eldirien abandonne son apparence décontractée, penche la tête sur le côté pour se concentrer entièrement sur son ouïe, les paupières plissées.

« Que se passe-t-il ?  Questionne sa compagne.

-Attends, ordonne t-il en faisant passer son avant-bras devant elle, la repoussant légèrement derrière lui. Par la déesse, ce n’est pas possible, lâche-t-il après un moment.

-Quoi ?

-Ce sont des Dos Rouge qui arrivent. »

L’annonce me coupe le souffle. J’étais persuadée être en sécurité ici, hors de portée. Je suffoque de peur que le cauchemar d’hier ne recommence.

« Tu en es sûr ?

-Oui, je les entends parfaitement.

-Comment est-ce possible ?

-Oui, comment peux-tu les entendre ? »

J’ai beau tendre l’oreille, je ne perçois rien.

« Non,  balaie ma question Vili d’un revers de main.  Comment est-ce possible qu’ils soient là ?

-Je n’en sais rien. Ça fait un sacré bail qu’ils n’ont pas posé un orteil sur notre planète. Ils ne sont pas censés pouvoir passer nos systèmes de sécurité. Il ne faut pas rester dans les parages, après ce qui s’est passé entre Simen et leur Khor, je ne veux pas prendre de risque.

-Leur Khor ? Demandé-je.

-Leur chef. »

Comme toutes les informations que je peux glaner sur les Creux, je note précieusement ce détail sémantique dans un coin de ma tête. Certaine que le jour où je retournerai chez moi, tout renseignement sur nos ennemis nous sera utile.

« Que s’est-il passé entre Simen et le chef des Creux ?  Hasardé-je

-Ils ont eu des mots.

-Des mots ? Quel genre de mots ?

-Du genre quand on va se recroiser ça va faire mal,  s’impatiente Yulian.  On va couper par le nord pour tenter de rentrer à Irvar sans avoir à les croiser. Leur arrivée n’a pas pu passer inaperçue, Zoran saura par où nous sommes partis, il viendra à notre rencontre. »

Il ne nous laisse même pas le temps de répondre quoique ce soit qu’il est déjà en train de tracter Vili d’un pas déterminé.

« Viens », me crie-t-il en quittant notre sentier.

Mes pieds s’enfoncent de plus en plus dans la poudreuse rendant chacun de mes pas pénibles. Yulian lui, progresse avec facilité même s’il porte à moitié Vili. Ça n’a plus rien à voir avec notre petite randonnée de tout à l’heure. Yulian augmente la cadence. Presque trop et j’ai du mal à le talonner. Je regarde soucieuse les traces que nous laissons derrière nous. Ça va être un jeu d’enfant pour eux de nous poursuivre. Quand j’ai de la neige jusqu’aux cuisses, je n’arrive quasiment plus à avancer. J’essaie de m’aider de mes mains pour faciliter le processus mais mes doigts n’ont aucune prise sur ce fichu sol mou. De la glace se faufile sous le bas de mon pantalon, me donne la chair de poule. Quand Yulian, à cinquante mètres devant moi, prend conscience que je suis dans l’incapacité à le suivre, il abandonne Vili pour me venir en aide. Il me balance sur son épaule et rejoint Vili sans même être essoufflé alors que, de mon côté, je suis en nage. Il me dépose au niveau de sa compagne, nous prend chacune par la main et reprend la marche. Pouvoir me soutenir à son bras solide m’aide à progresser mais ça ne veut pas dire que la chose est aisée. Loin de là.

« Ça va Vili ?  S’enquit Yulian, la voix chargée de crainte.

– Oui », halète-t-elle.

Il n’en faut pas plus à Yulian pour la flanquer rapidement sur son dos.

« Je peux marcher, grogne mon amie, cependant elle ne cherche pas à descendre.

– Je sais mais ce sera plus rapide comme ça. »

J’essaie de peser le moins possible sur le bras de Yulian quand je hisse mes jambes hors de la neige. Je suis d’une nature endurante mais s’activer dans des conditions pareilles est éreintant. Je serre les dents, décidée à ne pas être un poids. Un coup d’œil en arrière me permet de voir que l’arbre n’est déjà plus en vue. Je déteste l’idée que les Creux vont y passer à côté, qu’ils vont pouvoir l’observer. Le sol sous mes pieds devient plus dur et plus glissant. Plus dur, c’est bien. Plus glissant, c’est … moins bien. Vili garde une main sur mon épaule afin de me donner du courage. Notre étroit chemin de glace serpente à flanc de montagne. Je déglutis devant le précipice qui, je pourrais le jurer, n’attend qu’une chose : que je tombe. Le vent s’est levé et vient mordre la peau de mes joues. Vili se cache le visage dans le dos de son mari pour y échapper. J’ai froid. Au loin, le ciel se couvre de nuages gris menaçants. La poigne de Yulian qui se resserre autour de mon poignet me fait constater que je ralentis.

« Elle n’en peut plus Yulian, il faut que tu ralentisses.

– Ils sont toujours derrière nous.

– Ça va aller Vili », la rassuré-je faiblement.

Mais moins de cinq minutes plus tard, je n’ai plus de force dans mes jambes brûlantes sous l’effort. J’essaie encore mais chaque enjambée est dix fois plus exténuante que la précédente.

« Laisse-moi souffler deux secondes Yulian, supplié-je les genoux à terre.

-On n’y arrivera pas comme ça, rage-t-il.

-Je suis désolée.

-Ne le sois pas », répond-t-il sans trace de mensonge.

Vili descend du dos de son mari pour venir me frotter les épaules. Je prends de la neige en bouche dans l’espoir d’étancher ma soif, ça me picote les lèvres avant de les anesthésier.

« On est encore loin ? Interroge Vili.

-Oui et les températures commencent à chuter. Il faut rentrer sinon on va pouvoir ajouter un problème à notre liste.

-Lequel ?

-Il ne va pas tarder à neiger, il faut vous mettre à l’abri. Je suis en train de me demander si je ne ferais pas mieux d’aller régler le problème tout de suite en faisant marche arrière. »

À son air déconfit, il est clair que cette option n’avait même pas traversé l’esprit de Vili.

« N’y pense pas.

-Ce serait pourtant l’alternative la plus raisonnable.

Raisonnable ! Te jeter dans la gueule du loup tu trouves ça raisonnable ?

-Oui parce que je sais me défendre et j’y arriverai mieux si tu n’es pas avec moi.

-Tu ne sais même pas combien ils sont. Ils pourraient être cinquante.

-J’en doute. S’ils ont réussi à pénétrer Eldir, ils ont dû avoir opté pour une invasion mesurée. Être un groupe restreint permet de bouger tout aussi rapidement que secrètement. »

Même s’ils sont peu, je ne doute pas qu’ils nous surpassent en nombre. Nous ne sommes toujours que deux femmes et un homme. On ne pèse pas bien lourd.

« Tu n’en sais rien du tout.

-Je saurai monter une embuscade et s’ils sont nombreux, réussir à me débarrasser de certains à distance, affirme Yulian en prenant le menton de sa compagne en coupe afin de la forcer à le regarder.

-Alors je viens avec toi, s’entête-t-elle.

-Il en est hors de question. Vili si tu es à mes côtés je ne penserai qu’à ta sécurité et c’est pas bon de penser pendant un combat.

-Dans ce cas tu restes avec nous. Tu dis qu’il va neiger et je pense que ce serait dangereux de nous laisser seules. »

Yulian souffle, ferme les yeux, pose sa main sur son front et se lisse les sourcils avec deux doigts.

« Tu peux repartir ?  Cède-t-il difficilement.

-Oui.

-Alors on y va. »

Mais il n’en fait rien. Un grand sourire, signe d’un profond soulagement, vient barrer son visage.

« La cavalerie arrive les filles. »

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