Chapitre 23 ▲ Simen

Arel se trouve dans le quartier général de nos services de sécurité, c’est-à-dire une petite pièce aveugle, sans vie, bourrée d’électronique et de paperasse. Cet homme est un des meilleurs agents chargés de la sécurité d’Eldir. Il possède un flair sans pareil, ce qui l’avait rapidement promu au grade de responsable. Il pressent systématiquement lorsqu’il faut prendre une situation au sérieux, du coup il a gagné la confiance de tout le monde. Y compris la mienne. Rorney est avec lui. C’est pas bon signe. En un battement de cil, je ne suis plus que le chef de ma planète, entièrement focalisé sur la sûreté des miens qui relève de ma responsabilité.

« Mon Varhé, commence Arel en se levant.

-Zoran m’a dit que tu voulais me voir.

-Oui, comme vous l’avez ordonné nous avons augmenté le niveau d’alerte suite à votre conversation avec un dénommé Rog.

-Et ?

-Nous avons intercepté des messages envoyés depuis Rédova. Il ne fait aucun doute que les Dos Rouge sondent afin de se trouver d’éventuels alliés.

-Ce ne serait pas la première fois.

-Certes mais c’est la première fois que les Stokkes y répondent. Leurs échanges ont été codés mais nous avons pu les traduire, du moins en partie. Le fait que les messages aient été difficiles à décrypter prouve que ce sont les Stokkes qui y ont travaillé. La patte des Dos Rouge serait plus grossière, bien plus facile à déchiffrer. Ils n’ont jamais réussi à nous berner avant et là ils y arrivent en partie. J’y vois déjà un premier signe d’inquiétude et de ce que nous avons pu comprendre de leur dialogue je vous suggère fortement de prendre cette menace en considération. »

Les Stokkes sont un peuple puissant qui bénéficie d’un grand poids tant politique que militaire au sein de la confédération. Nous sommes par définition partenaires et je ne vois pas pour quelle raison ils pourraient retourner leur veste et se rallier à Rédova. Qu’auraient-ils à y gagner ? Les Dos Rouge sont tant isolés que détestés par le plus grand nombre. A moins qu’il ne s’agisse pas du tout de nos ennemis mais uniquement d’Eldir. Rédova ne servant que de prétexte à lancer les hostilités. Je ne connais pas bien Pran, le nouveau dirigeant des Stokkes. Il a hérité du statut de son grand-père il y a de ça trois ans et je n’ai jamais eu à douter de son amitié envers nous lors de nos précédentes rencontres. Je dois tirer tout ça au clair.

« Mettez-moi en contact avec Pran immédiatement », ordonné-je.

S’il pense s’épargner une confrontation il se met le doigt dans l’œil.

« Les Stokkes ne répondent plus, ils ont décidé depuis ce matin de couper toute communication avec nous. Toutes nos tentatives ont été vaines jusque là, répond Rorney.

– Réessayez, autant de fois que nécessaire », insisté-je.

Pendant que Rorney tente de trouver un interlocuteur, je me penche sur le rapport concernant les discussions qui nous inquiètent. Je me souviens de la première fois où j’avais dû faire face à ce genre de difficulté. J’avais été le premier à m’étonner du calme dont j’avais fait preuve. Sur le coup, seule une détermination inébranlable avait coulé dans mes veines. Ça n’avait été que quelques jours après que j’avais ressenti la peur ainsi que le contrecoup et je m’étais fait un devoir de ne le montrer à personne. Un chef doit devenir plus qu’un homme pour jouir d’une foi inébranlable. Les minutes qui s’égrènent amenuisent nos chances de parler à nos pseudos associés. Ils font les morts. Courageux.

« Aucune réponse mon Varhé, fait Rorney.

-Dans ce cas, je veux parler le plus vite possible à la totalité de nos amis de la confédération afin de les tenir au courant. Commençons par les Teugues, ils nous ont toujours été loyaux. Je veux découvrir ce que mijotent Rog et Pran. Si Pran refuse de m’affronter, nos voisins pourront peut-être le raisonner et lui rappeler qu’Eldir pèse lourd dans la balance de la confédération. Pran doit se conformer aux accords signés, sans quoi nous avançons vers des moments désagréables pour tout le monde.

-Bien, acquiesce Arel.

-Des missives doivent être immédiatement envoyées à l’ensemble des responsables des villes d’Eldir. Tout le monde doit être au courant du danger. Je préconise la plus grande prudence sur notre territoire. Qu’on évite les sorties si elles ne sont pas absolument indispensables en attendant que les choses se décantent. Arel organise une réunion d’urgence avec les sénateurs et l’état major des armées. Je veux que ce soit fait pour hier, ponctué-je en le regardant.  Nos défenses aériennes sont en place ?

-Oui et les hommes sur le terrain ont été invités à plus de précaution, ils ont pour ordre d’ouvrir l’œil, répond Rorney.

-Montons un dossier solide avec des preuves manifestes. Si nous devons arriver au point où la confédération doit être mise dans la boucle, je veux qu’on ne puisse rien nous reprocher. Pas même d’avoir respiré trop fort.

-Des comptes-rendus ont déjà été faits, m’informe-t-on.

-Zoran sera en charge de la sécurité d’Irvar. Arel nous devons nous rassembler d’ici une heure, pas plus.

-Ce sera fait. »

Dans la mesure où Aégir venait à moi – très certainement pour me parler d’Anja -, trouver un sénateur n’aura pas été difficile. Après un résumé rapide de la situation, je l’invite à rejoindre Arel et Rorney. Le sérieux avec lequel il prend la situation me rassure. Avec Zoran, nous nous dirigeons ensuite vers la zone de ravitaillement pour demander à Krikan de suspendre l’arrivée des marchandises pour ne pas mettre en danger les travailleurs inutilement.

Quand je le retrouve, je lui explique tout sans omettre de détail.

« Je devrais prendre une navette pour aller en personne demander des explications à ce poltron de Pran, s’insurge-t-il.

-Je te rappelle que tu es en dehors du jeu politique et si quelqu’un doit y aller, ce sera être moi, affirmé-je.

-Ce serait trop dangereux, il faut être patient. Nous connaissons tous les Dos Rouge, ils montrent les muscles mais ça ne va jamais plus loin, dit Zoran.

-Il faut l’espérer, pour eux », fait mon frère avant de se décomposer.

Puis il m’assène le coup de grâce.

« Simen, Yulian est parti il y a une heure avec Vili et la Neyri.

-Putain mais où ?  Éructé-je.

-Je ne sais pas.

-Il faut partir à leur recherche.

-J’y vais,  annonce Krikan déjà sur le départ.

-Non, c’est moi qui y vais.

-Mon Varhé mieux vaudrait éviter, intervient mon garde. »

Et il a parfaitement raison mais elle est dehors et je dois m’assurer en personne qu’elle va bien. C’est irrationnel, les chiens de Rédova ne sont pas là mais imaginer que mon ainé, sa compagne et surtout la Neyri puissent courir le moindre danger m’est insupportable.

« Il n’a pas tord Simen, si quelqu’un doit rester au chaud c’est bien toi.

-Ce n’est pas négociable. Je prends Zoran avec moi ainsi qu’une autre sentinelle. On sera de retour avant même que les sénateurs soient ici. En attendant Krikan tu es aux commandes. Assure-toi qu’Arel et Rorney aient bien fait passer le mot sur tout Eldir et qu’ils aient pu contacter nos alliés.

-Tu fais chier Simen à être aussi têtu parfois, balance mon frère faisant tressaillir Zoran.

-Non là c’est ton Varhé qui fait chier et il en a le pouvoir »,  tranché-je tout en espérant que le premier ordre égoïste que je donne dans ma vie de chef ne constituera pas un précédent.

C’est une habitude que je ne dois pas prendre pour le bien de tous.

« Je décide, j’y vais et j’attends que ma décision ne souffre plus de contestation », finis-je.

Savoir que je ne viens pas d’avoir l’idée du siècle ne m’empêche pas de la suivre. Mon frère a raison, je suis un con mais là encore le constat ne m’arrête pas. Krikan et Zoran échangent un regard circonspect puis abdiquent. Sage décision.

 

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