Chapitre 22 ▲ Liia

Yulian nous a contrains à une interminable séance d’habillage avant de pouvoir sortir. Nous n’avions jamais assez de couches, de vrais oignons. S’il a fait preuve d’application avec moi, il a frisé la tyrannie avec sa compagne. J’ai compris, il fait froid dehors mais quand même !  Vili croule sous les vêtements, Yulian lui a assuré qu’il la porterait si elle n’arrive pas à supporter le poids de cet accoutrement et le plus incroyable c’est que je suis certaine qu’il le ferait. L’inquiétude sourde dans mon ventre car leurs habits sont légers – ils n’ont rien à voir avec de la fourrure – mais je suis trop empressée pour partager mon sentiment. Au fur et à mesure que nous nous dirigeons vers la sortie, je sens l’excitation frémir. Les murs ne sont plus gris mais laissent apparaître la pierre. Nous passons une paroi et avançons vers une bouche creusée à même la roche. Le vent caresse déjà mon visage, je me mets à courir. Après l’ombre de notre grotte, leur soleil se reflétant sur l’épais manteau neigeux est aveuglant. Le blanc est à perte de vue. Partout où l’œil peut se poser il n’y a que de la neige. Je ne vois aucun arbre, seulement quelque crevasse qui laissent émerger de leur ventre un bleu saisissant de beauté. Le ciel ne souffre d’aucun nuage. Les crêtes des montagnes voisines se détachent doucement de l’horizon, nous proposant un azur buvardé. Des rochers pourpres, tels des gigantesques carapaces de tortue, rectilignes comme des ricochets, ont gagné la bataille contre la glace et ont réussi à se libérer. De la buée volète devant moi à chacune de mes expirations. Mon thorax, en écho à mes muscles, se contracte et la morsure du froid se fait sentir sur mes joues mais mon corps s’habitue vite aux températures basses. Leur paysage escarpé me donne le vertige, il doit y avoir plusieurs milliers de mètres sous moi. Mieux vaut avoir le pied assuré. Je me baisse pour caresser la neige et entendre la musique qu’elle joue sous mes doigts, ça craquelle dans tous les sens.

« On va à gauche », indique Yulian qui tient la main de Vili.

Lui ne porte ni gant ni bonnet. Il ajoute :

« Alors Neyri que fait le doux son de ma voix à tes oreilles ? »

À aucun moment, Yulian n’est revenu pas sur l’incident du réfectoire et je me demande si c’est parce que Vili le lui a demandé. Lui a-t-elle dit que je comptais partir très vite ?

« La même chose qu’hier Yulian.

-Tu veux dire une immense joie ?

-Sur le Grand Mystère, tu m’as percée à jour. Comment vais-je résister à tes charmes maintenant que je saisis ce que tu dis, rigolé-je.

-Oh tu feras comme les trois-quarts des femmes d’Eldir, tu te contenteras de me reluquer de loin.

-Tu ne devrais pas répondre, intervient Vili, ça ne fait que l’encourager.

-Je crois qu’il n’a pas besoin d’encouragement.

-Est-ce répréhensible d’aimer s’amuser ?  Demande Yulian.  J’arrête, je ne voudrais pas t’embêter »,  me dit-il avant de marmonner une phrase incompréhensible.

De ses paroles indistinctes je n’ai pu entendre que « frère ». Vili, visiblement interdite, se penche pour lui parler à l’oreille. Yulian secoue la tête. Je demande :

« Quoi ?

-Rien, laisse tomber. »

Et pour faire diversion, il m’indique l’ouest.

« Il y a là-bas l’unique arbre à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. C’est à voir. Nous ne devrons marcher qu’une petite heure pour y arriver. »

Une heure durant, un paysage proprement polaire défile sous mes yeux. Selon la lumière les nuances de blanc se veulent rosées, violacées ou même bleutées. Le ciel se reflète sur le sol crème, lui confiant ses douces colorations. Yulian m’a appris qu’il n’existe pas qu’un seul mot pour désigner la couleur blanche en Eldirien. Là où nous les Neyri ne voyons qu’une seule teinte, eux ont un vocabulaire plus riche avec une multitude d’adjectifs pour décrire le revêtement virginal. Je suis incapable de retenir un seul de ces adjectifs à la prononciation étrange. Il faut être attentif pour accéder au charme discret de leur planète. Par endroit, de la glace s’élève en colossales volutes. Certaines spirales se rejoignent, créant de grandes jambes artificielles paralysées. Ayant l’habitude des forêts, c’est rare pour moi de jouir d’un point de vue aussi dégagé. Un vide aussi grand qu’une mer sépare les pics glacés. Des nuages cylindriques zèbrent leur ciel sans fin. Yulian doit me héler plusieurs fois tellement je suis happée par la beauté de cette nature pastelle. Tout paraît figé mais j’entrevois des empreintes sur le sol. Il semblerait que la plupart de la faune vive sous terre. Les Eldiriens ont donc des techniques de traque radicalement différentes des nôtres. Patient, le mari de Vili m’explique longuement comment ils arrivent à appâter les animaux afin de pouvoir les chasser. Un long moment, nous nous amusons avec Yulian à glisser sur les fesses le long d’une paroi verglacée. La vitesse est enivrante et la trajectoire impossible à maîtriser mais Yulian se poste toujours devant moi pour m’assurer. Je ris tellement que j’en ai mal aux côtes.

Il ne nous aura pas fallu attendre longtemps avant d’apercevoir la cime d’un arbre monumental. L’écorce argentée tranche avec le rouge profond de ses feuilles. Son tronc noueux se divise en de nombreuses ramures biscornues. L’arbre se dresse au bord d’un précipice, en penchant la tête je vois ses racines fissurées plonger pour moitié dans les rebords de la falaise. Au sol, les quelques feuilles tombées imitent des larmes écarlates.

« On raconte que c’est Alopé elle-même qui a planté cet arbre. Si son feuillage persistant est rouge c’est que la déesse a dû sacrifier de son sang pour nous créer et nous sommes tous nés littéralement ici, explique Yulian. Nous venons de temps en temps prier ici.

-Je trouve ça bizarre de penser qu’il faille se trouver à un endroit défini pour que vous puissiez parler à votre déesse.

-Moi aussi,  fait Vili.

-C’est comme ça. Mais heureusement nous avons aussi le temple. Il y faut plus chaud, ça caille là, ajoute Yulian avec un clin d’œil.

-Moi qui croyais que justement vous ne croyiez en rien, je constate que votre déesse a été pleine d’imagination pour mouler Eldir.

-Les femmes débordent d’énergies vives, notre déesse ne fait pas exception. Regarde comme le propre corps de Vili arrive à se transformer pour amener la vie là où avant il n’y en avait pas. »

En parlant Yulian pose sa grosse paluche sur le ventre de Vili en un geste aussi adorateur que protecteur.

« Yulian, où est donc passé le boute-en-train en toi ?  L’embêté-je.

– Il est enchaîné, heureux, au bon vouloir de sa compagne, répond-t-il avant d’embrasser mon amie.  Tu vas bien ? » S’inquiète-t-il, réajustant la capuche de Vili, l’enveloppant de ses bras.

Je détourne le regard, cette simple scène recèle une intimité telle que j’ai l’impression d’être en trop.

« Très bien, je suis contente d’être dehors. Arrête de t’inquiéter pour moi.

-Jamais », répond-t-il charmeur en collant à nouveau ses lèvres à celles de sa femme.

Trop curieuse, je ne voudrais pas faire une bourde, je consulte l’Eldirien :

« On peut le toucher ? »

Yulian se retourne vers moi.

« Oui, mais méfie-toi si on n’a pas le cœur pur, on risque d’être réduit en poussière ou pire.

J’éclate de rire.

« Ça devrait aller », modère Vili.

Le tronc lézardé me rappelle la peau d’Ugrive, l’ancienne de ma tribu. Il est rugueux sous ma paume. L’arbre me surplombe de toute sa hauteur, il doit faire dans les trente mètres. Sa dimension le rend impressionnant, sa présence domine les alentours. Yulian me sort de ma rêverie :

« Quelqu’un arrive. »

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