Chapitre 21 ▲ Partie 2 – Simen

« Tu n’as pas oublié que nous avions rendez-vous avec le Lénita ? »  M’interroge Anja.

Comme hier, cette rencontre avec le Lénita m’est complètement sortie de la tête. Merde.

« Non.

-Dire qu’il ne reste plus qu’une étape de vos rituels avant notre union », annonce-t-elle rêveuse.

Je crois qu’elle parle ensuite de la tenue qu’elle va porter pour la cérémonie. Je crois, car trop secoué, je n’écoute plus vraiment sa voix qui me parvient de très loin. Par la déesse, une étape ? Un seul, unique et tout petit pavé avant de ne plus pouvoir faire marche arrière ? Ce n’est pas possible. Ce constat me cloue sur place. Qu’ai-je donc prévu demain en plus de cette sentence ? Une chose, une excuse afin de pouvoir me faire porter pâle.

« Il me tarde », enchaîne-t-elle en se nichant plus étroitement encore dans mon cou.

Trouve quelque chose Simen. Tu dois trouver quelque chose. Invente une épidémie, provoque un cataclysme. C’est trop tôt. C’est un déchaînement en moi. Une lame de fond trop violente pour que je puisse la stopper. Pourquoi Anja m’a-t-elle trouvé à son goût ? Pourquoi est-ce que je change malgré moi ? C’est insoluble. Se résigner, Simen tu dois te résigner.

« Anja, je ne suis pas certain que je puisse … » commencé-je avant de me taire devant l’expression horrifiée de ma promise.

Elle se décolle de mon corps, appuie ses mains sur mon torse, choquée. Loin de me calmer, son air abasourdi m’agace prodigieusement. Ce n’est pas difficile à comprendre tout de même ! Ce n’est pas que je ne veux pas l’épouser, c’est juste que de ne pas épouser ma non-promise m’est compliqué. Je me lève, ce qui la force à quitter – enfin – mon giron. Ses mains viennent battre contre ses cuisses.

« Simen, halète-t-elle.

-Anja, c’est juste que j’ai beaucoup de choses à régler.

-Mais nous avions prévu ce rendez-vous depuis un moment maintenant », plaide-t-elle, les bras tendus vers moi.

Ses bras ne pourront plus jamais m’attraper. L’ont-ils déjà fait ?

« Je ne comprends pas, renifle-t-elle.

-Le Lénita pourra bien organiser une autre rencontre », riposté-je sec.

Le plus tard sera le mieux. Quand notre second soleil se remettra à briller, ce qui aura pour effet d’empêcher toute vie sur Eldir. Ni Anja ni moi ne serons plus là pour nous marier. Problème résolu.

« Mais toi tu ne peux pas remettre quelque uns des dossiers qui t’attendent ?

-Non, réponds-je furieux.

-Tu me caches quelque chose. »

Ce n’est pas une question mais une accusation. Je ne démens même pas. Putain, je suis un salaud.

« Aujourd’hui, je ne peux pas Anja, c’est tout. C’est trop tôt, réponds-je honnêtement avant de me mordre la langue, comprenant trop tard la portée de ces deux petits mots.

-Trop tôt » ? Répète-t-elle sonnée.

Que pourrais-je répondre à ça ? Comment expliquer à une personne que l’on est censé épouser que l’on trouve la date trop rapprochée. Ça sonne comme une mauvaise excuse, ou une très bonne, selon notre point de vue.

« Trop tôt ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

-Je …

Tu quoi ? Explique-toi !  Eructe ma promise, le front plissé, le visage blanchi, ce qui fait ressortir ses tâches de rousseur. Tu doutes ?  S’affole-t-elle. Qu’est-ce qui a changé ? »

Tout, tout a changé. À commencer par moi.

« Je ne t’ai jamais vu comme ça. Tu es distant, comme si ma présence t’incommodait. J’ai l’impression que tu te forces. Je ne sais pas à quoi, mais tu te forces. Je le vois bien. »

Je repense aux mots de mon frère : « Je vois bien que quelque chose a changé. Tout le monde peut le voir ».

La douleur, la honte de maltraiter ainsi ses sentiments me vrille les tripes. Yulian a raison, je n’aime pas Anja comme je le devrais. Mais ce n’est pas parce que je ne l’aime pas que je lui souhaite pour autant du mal. Ça ne signifie pas que j’apprécie de la blesser. Je ressens une douleur au fond de mon ventre. Pas la même que celle qui m’avait terrassé quand je repensais aux blessures de la Neyri mais une identique à celle que je pourrais ressentir si Vili, par exemple était peinée par ma faute. La honte ne réussit toutefois pas à servir de carburant à mon mensonge.

« Qu’ai-je fait ?

-Rien, rien », réponds-je vite.

Je ne veux pas qu’elle mette le blâme sur elle.

« Je …

Tu  quoi ? » Vocifère-t-elle.

Je suis d’un naturel calme en temps normal. Il est rare que je m’emporte contre les gens. J’arrive toujours à m’exprimer posément et me voici me battre avec Anja. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?

On tape à nouveau contre ma porte. C’est Zoran qui semble embêté. Il nous a sûrement entendus nous chamailler. Instinctivement, je voudrais lui demander pourquoi il n’est plus avec la fille mais comme il m’arrive d’utiliser mes méninges, j’évite. Devant ma sollicitude inopportune, Anja ne sauterait probablement pas au plafond.

« Mon Varhé, Arel vient de venir me voir. Nous devons renforcer votre protection. J’ai ordre de ne pas vous quitter. »

Je fronce les sourcils.

« Pour quelle raison ?

-Il semblerait que les Dos Rouge prospectent depuis hier, surtout envers les Stokkes. Nos services ont découvert quelques messages qui se voulaient codés. Des messages qui nous inquiètent.

-Je te vois plus tard Anja, m’excusé-je. Je dois y aller. »

Ses prunelles lancent des éclairs. Il vaut mieux pour moi, qu’effectivement je me débrouille pour la rejoindre au plus vite.

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