Chapitre 21 ▲ Partie 1 – Simen

Enfermé dans mon bureau depuis de nombreuses heures, je n’ai fait que respirer. Une bouffée d’air par une bouffée d’air, complètement focalisé sur les mouvements de plus en plus réguliers de mes poumons. C’est déjà beaucoup. J’ai réussi à récupérer mes esprits mais je n’ai toujours pas la force d’affronter la réalité. Je suis pathétique. Assis dans le confortable fauteuil de mon bureau, je m’amuse à basculer le dossier avant de revenir droit pour rebasculer à nouveau, ainsi de suite. Je regarde sans le voir le coin du mur sur ma droite. Je me suis forcé à ne pas penser à la Neyri. Ce qui se résume à se répéter en boucle, ne pense pas à elle, ne pense pas à elle, ne pense pas à elle. J’essaie de me remémorer la fierté que j’ai ressentie quand Anja m’a montré de l’intérêt, la reconnaissance éprouvée quand les présages sont arrivés afin de me montrer que je serai bientôt choisi par une compagne. J’essaie d’oublier que j’ai promis à l’étrangère qu’elle rentrera chez elle quand elle le voudra. J’essaie d’effacer le fait que son temps auprès de moi est compté. J’essaie de ne pas souhaiter du plus profond de mon âme que Vili et elle deviendront tant amies qu’il lui sera impossible de quitter Vili, et de fait de me quitter moi. Mais ça se résume à cela : essayer.

L’instinct selon Yulian serait incontrôlable car il est à mettre sur le même plan que le fait de respirer. Le combattre se résumerait donc à pratiquer l’apnée à très long terme. Difficile. À supposer que ce soit vrai, je ne pense pas que cela signifie forcément que nos actes doivent se conformer à nos sentiments. Nous ne sommes pas des bêtes tout de même ! La raison est là pour guider nos pas, pour nous montrer le chemin que nous devons emprunter. Je me refuse à croire que l’instinct, même réveillé, est tout puissant. Je prends beaucoup de décisions importantes, des décisions qui ont un impact sur énormément de personnes. Je ne me base pas forcément sur mes convictions profondes ou sur mes envies pour décréter une chose. Pourquoi en serait-il autrement cette fois ci ? Dans le cas présent, il vaut mieux pour toutes les personnes impliquées que je me conforme à ce que l’entendement voudrait. Continuer sur la route que j’ai déjà empruntée avec Anja. Je donnerai le change et m’occuperai de ma compagne du mieux que je le pourrai. Le reste, ce sera mon affaire. Un petit secret avec moi-même. Je suis capable d’endurer bien des choses, j’ai les épaules larges. Le seul hic réside dans l’idée que l’autre, ma non-promise, appartienne pendant ce temps là à un autre, qu’elle soit touchée par des mains qui ne se trouvent pas au bout de mes bras, m’est insupportable.

On toque à la porte. J’ai réussi à échapper à Arel tout à l’heure mais là, comme je ne réponds pas, on insiste lourdement.

« Quoi encore ? »  M’énervé-je.

-Simen, que se passe-t-il ? »

Je reconnais la voix d’Anja mais je ne me retourne pas.

« Vous vous êtes donné le mot ma parole aujourd’hui à tous me poser la même question », lancé-je involontairement.

Il me semblait juste penser et non pas parler. J’ai mis tellement de temps à me calmer et ils viennent tous me contrarier avec leur souci mal placé. A croire que l’objectif d’Alopé aujourd’hui est d’embêter autant que faire se peut Simen. Et bien, pour un début de mensonge, il semblerait que je mène bien mal l’illusion.

« Excuse-moi Anja, je n’aurais pas dû m’emporter, prononcé-je d’une voix qui se veut désolée.

-Pardon de répéter la question qui t’embête à ce point, mais que se passe-t-il ? »

Fermant les yeux, je me pince l’arrête du nez.

« Je … C’est juste une journée difficile pour moi.

-Encore à cause des Dos Rouge ? »

Facile, je n’ai même pas à mentir.

« Oui. J’ai beaucoup de mal à me contenir quand je repense à ce que je les ai vus faire. Quand je revois les tortures qu’ils lui ont infligées. »

Je me tais, conscient que je suis en train de parler de la nouvelle à Anja.

« Qu’avez-vous décidé hier avec les sénateurs ?

-Nous avons eu une connexion avec un Dos Rouge. »

Je ne veux pas dire le nom du chien à Anja, je ne sais pas pourquoi. C’est comme s’il n’appartenait qu’à moi. Comme si donner son nom à quelqu’un allait m’empêcher de le tailler en pièce. La dépouille en sursis qui lui sert de corps est à moi et à moi seul.

« Le ton est monté (oh si peu), repris-je. Je lui ai fait comprendre que nous n’acceptons pas leurs agissements, qu’ils devront rendre des comptes pour ce qu’ils ont fait. »

Là encore, je ne fais qu’énoncer la vérité, du moins en partie.

« Vous avez déclaré la guerre ou quelque chose comme ça ?  S’inquiète ma promise.

-Il n’y a rien d’officiel dans cette confrontation, Anja. Pour cela il faudrait que le sénat se réunisse et vote une quelconque mesure.

-Krikan dit que tu es à prendre avec des pincettes en ce moment, que c’est rare de te voir comme ça.

-Krikan exagère, comme toujours.

-Tu n’as donc pas de problème ? »

Sa sollicitude quant aux éventuels soucis que je pourrais avoir me met mal à l’aise.

« Aucun, mens-je.

-Je pourrais rester avec toi », me propose-t-elle.

Elle n’attend pas ma réponse et vient s’assoir sur mes genoux, relevant les siens pour poser ses pieds sur mes cuisses, frottant son nez sur ma mâchoire. Je me fige. Simple réaction épidermique. Un Eldirien amoureux ne serait-il pas censé toucher lui aussi sa promise en réponse à ses gestes d’affection ? Là, statufié, ça m’est impossible. Il est possible concrètement de ressentir l’envie qui se dégage d’une personne. L’air se charge d’une quelconque substance aussi palpable que du sable. Le corps de l’autre convoque littéralement le vôtre. Je sens clairement dans les gestes d’Anja, l’hésitation qu’une femme peut éprouver avant d’approcher un homme. Je sais qu’elle veut d’avantage, alors que de mon côté je veux moins. Beaucoup moins. Un toucher si petit qu’il serait proche du néant. Furtif comme la brise. Son récepteur est-il cassé pour ne pas percevoir ma répulsion ? Je mets toutes mes forces afin de faire bouger ma main, afin de lui ordonner d’aller, si ce n’est caresser, au moins toucher sa joue. Après de nombreux efforts qui me laissent transpirant, je pose maladroitement le revers de ma main sur son nez. Je la retire aussitôt, frissonnant. Je me sens aussi victorieux que si j’avais accompli un exploit avec ce geste on ne peut plus banal. Je repense à cette histoire d’instinct. Si on entend par instinct les impulsions involontaires qui guident nos mouvements, nos désirs, le mien est en train d’essayer de pousser mes mains à jeter Anja hors de mes genoux. Si nous devons nous marier … Non, il faut que j’arrête de me laisser une porte ouverte, quand nous serons mariés, ça va me demander beaucoup d’efforts de toucher ma compagne. L’exact opposé de Yulian qui éprouve les pires difficultés à ne pas peloter toute la journée Vili. Alors que si je me laisse une fraction de seconde imaginer qu’à la place d’Anja se trouve la nouvelle … Je me retiens in extrémis. Franchement, faire semblant d’être amoureux d’Anja est bien plus facile quand elle n’est pas là, quand ses mains sont loin de moi. Je me souviens de ce que ça a été d’avoir la Neyri dans les bras, l’étrange sensation que j’étais – moi – en sécurité. Je me rappelle l’évidence de ma présence à ses côtés.

Arg, je me suis laissé aller à me remémorer. Comment puis-je retirer autant de plaisir à me rappeler la nouvelle tout en sachant que c’est la plus mauvaise chose à faire ? Ce que l’instinct demande, me fait faire n’a pas le moindre sens pour moi. Ne venais-je pas à l’instant de décider que je ne me laisserai plus porter par mes élans ?

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