Chapitre 19 ▲ Partie 2 – Simen

Ah, me voici au pied du mur. Si j’étais effectivement aussi épris que je devrais l’être d’Anja, je me conduirais comme tout Eldirien le ferait, c’est-à-dire attentionné et soucieux du moindre besoin de ma compagne. Depuis que je l’ai quittée, elle m’est totalement sortie de la tête. Je ne me suis pas soucié une seconde de savoir où elle pouvait être ou de ce qu’elle pouvait faire. J’essaie d’injecter un peu de ma fiancée dans mes pensées mais je suis trop obnubilé par ce qui est arrivé avec la nouvelle pour y parvenir. À contrario, mon imagination est en roue libre pour ce qui la concerne. Je me demande si elle a toujours le même curieux mélange de défiance et de curiosité sur le visage, toujours la même lueur pénétrante dans ses yeux pleins de questions silencieuses et aussi profonds que le plus abyssal des précipices d’Eldir. Je décide de faire le sot avec mon frère et lui assure le plus nonchalamment possible :

« Je ne comprends toujours pas le but de tes questions. Et surtout, je ne comprends pas pourquoi tu devais me les poser maintenant. »

Je mens, je commence à comprendre. Mon frère m’a dit un jour que ce que l’on ressent, aux cotés de notre compagne, est une sorte de renouveau des sens, que tout en nous devient furieux, vif, orienté vers une seule et même personne. Celle qui détient dorénavant notre âme. Je n’ai pas ressenti ce bouleversement avec Anja mais j’étais certain que cela viendrait une fois que notre relation serait devenue charnelle, une fois que je l’aurai aimée et honorée. J’estime Anja, j’étais sûr que c’était ça l’amour que l’on ressentait pour notre compagne. Maintenant je ne suis plus sûr de rien. Merde.

« Je ne vais tout de même pas fliquer les moindres faits et gestes d’Anja. Elle a quand même le droit à l’intimité. Tout le monde n’est pas aussi surprotecteur que toi », riposté-je, volontairement agressif.

J’essaie de noyer le poisson, de dévier le cours de la discussion pour la mener vers mon frère plutôt que vers moi, quitte à provoquer une dispute. Yulian ne mord cependant pas à l’hameçon.

« Pour quelqu’un d’intelligent tu joues particulièrement bien les idiots parfois. Je ne t’ai jamais vu dans cet état Simen.

-De quel état parles-tu ? Qu’est-ce que tu vas inventer encore ? »

Nier, nier jusqu’au bout mes élans. Nier, jusqu’à me convaincre moi-même. Feindre de ne pas ressentir l’éveil orageux dans mon estomac. Je me mets à faire les cent pas dans mon bureau. En long, en large. Ne pas s’arrêter, sous peine de s’effondrer. J’ai l’impression que si je cesse de bouger, je vais tomber. Mon piteux masque va glisser et se fracasser. Désirer autant une chose et le vouloir en même temps si peu, c’est à vous rendre fou.

« Tu es, Yulian s’interrompt quelques secondes et cherche le mot juste, ailleurs depuis hier, depuis que tu es revenu de Neyri.

-Je … Tu parles de ma réaction envers le Dos Rouge ? Demandé-je en agitant les bras. Tu n’étais pas là Yulian, lui affirmé-je en le regardant. Voir de mes propres yeux ce dont ils sont capables m’a mis hors de moi.

– Ça, hors de toi  tu l’as effectivement été. Tu as réagi exactement comme j’aurais réagi s’il se serait agit de Vili.

-Rog m’a provoqué, je n’ai pas réussi à me contenir.

-C’est plus que ça.

-Qu’insinues-tu Yulian ? »

La migraine est là, je me masse le crâne.

« Rien, je constate.

-Tu ne peux tout de même pas me reprocher de m’être emporté après cet animal ? » Demandé-je incrédule.

Tout le monde peut comprendre que l’acte abject de cet enculé mérite la plus violente des réactions.

« Gamin, adoucit mon frère tout en se levant lentement, je ne te reproche absolument rien. Tout ce que je dis c’est que ta réaction va au delà de la simple révolte que l’on peut, à juste titre d’ailleurs, ressentir face à une pareille attaque. Je vois bien que quelque chose a changé. Tout le monde peut le voir. Tu dois le sentir aussi.

-Je ne sens rien du tout. J’ai sur réagis par rapport à cet excrément de Rédova, voilà tout, craché-je.

-Rien que d’en parler refait remonter à la surface ta colère. Je comprends, je ne réagirais pas autrement si ce Rog s’en était pris à Vili.

-Arrête de parler de Vili, hurlé-je. Je ne vois pas le rapport. »

Alors que je le vois très bien mais je dois démentir les propos de mon frère à défaut de pouvoir désavouer ce qui se passe dans ma poitrine. Merde. Merde. Merde.

« Et moi je pense que tu le vois très bien », répond-t-il comme s’il avait lu mes pensées.

Il n’est pas dupe.

« Même avant ta confrontation avec le Dos Rouge, quand je t’ai retrouvé dans le couloir de l’aile médical devant sa porte, tu étais secoué. Je ne t’ai jamais vu comme ça.

-Qu’attends-tu de moi ?

-Simen, tomber amoureux pour nous est incontrôlable. L’instinct guide nos pas.

-La déesse m’a montré Anja, Yulian. Anja ! Je suis destiné à éprouver de l’amour pour Anja, pour personne d’autre.

-La déesse sait, mais nous interprétons et nous ne sommes pas infaillibles. Personne ne l’est, pas même toi. Alopé nous a indiqué que ta compagne arrivait mais nous nous sommes peut-être trompés en voyant en Anja les traits de ta promise.

-Comprends-tu ce que tu es en train de me dire ? Les conséquences que cela pourrait avoir ? Cite-moi un seul Eldirien pour lequel les signes ont été mal lus. »

Je ne lui laisse pas le temps de répondre et enchaîne amer :

« Tu ne le peux pas. Ce n’est jamais arrivé. »

Je ne suis pas un Eldirien lambda, je suis le représentant de nos lois. Comment pourrais-je passer outre ? Nous nous sommes rarement affrontés de cette manière avec mon frère. Ne comprend-t-il pas ? Le fait même d’avoir cette discussion est un blasphème. Cette certitude me bombarde de chagrin. Une tristesse telle qu’elle flirte avec le déchirement. Seule la colère m’aide à rester à peu près debout.

« Et toi, cite-moi un seul Eldirien qui n’aime pas sa compagne. Tu ne le peux pas. Ce n’est jamais arrivé. Dis-moi dans les yeux que tu aimes Anja. Dis-moi que tu n’éprouves rien pour la nouvelle. »

Je soupire et cherche désespérément un moyen pour faire passer la phrase « Par la déesse, bien sûr que j’aime Anja, plus que ma propre vie. La nouvelle n’est rien de plus qu’une femme banale à mes yeux » le barrage de ma gorge. Je n’y arrive pas. Je ne trouve donc qu’à répliquer un mensonge qui ne reflète qu’une partie de la vérité :

« Je respecte Anja et je ne ferai rien qui pourrait lui nuire ou la blesser.

-Je ne te parle pas de respect, je te parle d’amour. Tu es trop intelligent pour ne pas voir la différence », chuchote-t-il en posant sa main sur mon épaule en geste de réconfort.

Soudain las, je m’effondre sur un fauteuil, la tête entre mes épaules, la main de mon frangin toujours postée sur mon épaule.

« Yulian, ce que tu sous-entends est impossible. Pire, un sacrilège envers notre déesse. Je me salirais en éclaboussant au passage Anja qui ne mérite pas ça. Quand bien même tu verrais juste, et je ne dis pas que c’est vrai, mais quand bien même ce serait vrai, je lutterais avec virulence contre cet amour impie. Penses-tu à Anja ? À ce que ça veut dire pour elle ? »

Mon frère prend un air contrit.

« Je ne souhaite aucun mal à Anja mais …

-Le ventre des femmes est la première demeure de toutes les âmes, le coupé-je.

-Je le sais Simen. Ce que je dis c’est que …

-Elles sont sacrées et toi tu voudrais que j’en discrédite une ? Quel genre de personne serais-je si je faisais cela ? Crois-tu qu’une promise voudrait de moi sachant que j’ai abandonné la précédente ?

-Ne voudrais-tu pas en discuter avec notre Lénita ?

-Il n’y a rien à discuter. Je vais très bien. Je ne veux plus en parler. Si tu veux m’aider, ne relance plus jamais cette discussion. »

Je crois que je vais éclater. Je n’en suis pas loin, il ne faut plus me pousser. J’ai besoin de temps seul pour reformer mes défenses, pour me raisonner.

« Je voudrais être seul, j’ai du travail », dis-je sans le regarder.

Yulian resserre son poing sur mon épaule. Je ne vois que ses pieds bouger avant qu’il sorte. Une fois seul, j’explose et tape contre mon bureau pour ne pas sangloter comme un con. Hors de question que je me laisse glisser sur cette pente dangereuse. Je serai capable de provoquer la différence entre ma promise et la nouvelle. J’y mettrai toutes mes forces.

 

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